Les limites de l’antispécisme

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Sommaire

1. Définitions

2. Les opprimé·e·s

a. Les êtres sentients

b. Les animaux proies

3. Les non opprimé·e·s

a. Les dommages collatéraux

b. Les animaux humains

4. Conclusion

L’antispécisme a des limites. Ce n’est pas parce que nous estimons que cette position est la plus rationnelle, juste, morale, valable… Qu’elle échappe aux problématiques liées à un concept et à son application. Nous allons donc faire un bref tour horizon de certaines limites que rencontre ou peut rencontrer l’antispécisme.

1. Définitions

Sentience : Terme formé à partir de sensible et de conscience, elle est la capacité à ressentir, à avoir des expériences subjectives, ou qualia.

Antispécisme : Courant de pensée philosophique et moral, formalisé dans les années 70, qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter, et de la considération morale qu’on doit lui accorder. L’antispécisme s’oppose au spécisme (concept forgé par les antispécistes sur le modèle du racisme), qui place l’espèce humaine devant toutes les autres.
L’égalité que prône l’antispécisme concerne les individus, et non les espèces. Les intérêts des individus (à vivre une vie heureuse, à ne pas souffrir) doivent être pris en compte de manière égale, indépendamment de l’espèce de ces individus.

L’antispécisme tel qu’il a été formalisé ne vise donc pas a dire que :

  • toutes les espèces doivent être traitées de manière égale.
  • tous les individus doivent être traités de manière égale.
  • l’intérêt de tous les animaux doit êtres pris en compte de manière égale (car une une distinction est faite entre les animaux sentients et ceux qui ne le sont pas).

 

L’antispécisme ne prend pas en compte l’appartenance au règne animal, puisqu’il s’intéresse au critère de sentience.

Il dit que l’espèce n’est pas un critère pertinent pour discriminer et que ce sont les intérêts qui comptent. Or, les intérêts n’existent que si l’individu a un degré de conscience lui permettant d’avoir une appréhension relative de soi et du monde qui l’entoure. Un être vivant n’ayant pas de dimension mentale n’a donc aucun intérêt propre, bien que son génome lui permette de survivre et de se développer mécaniquement.

La sentience est donc fondamentale pour avoir des intérêts propres.

2. Les opprimé·e·s

a. Les êtres sentients

C’est sur ce critère de sentience qu’il est pertinent de discriminer lorsque l’on cherche à minimiser les souffrances et maximiser le bonheur [principe expliqué dans l’épisode 2 de Chronique Éthique : Méta-éthique et friture]Ces précisions permettent d’écarter bon nombre de critiques souvent avancées pour dénoncer “l’illogisme” de l’antispécisme, et ses prétendues “limites”. Par exemple, on pourra nous dire que d’un point de vue sémantique, l’antispécisme doit considérer toutes les espèces d’égale manière ; et qu’il serait donc spéciste d’exclure les plantes ou les champignons.

Cependant, il existe bien des limites à l’antispécisme.

La première est celle que nous venons d’évoquer dans le sens ou l’antispécisme ne s’intéresse qu’aux êtres sentients. Les autres sont de l’ordre de l’application.

Nous sommes tou·te·s spécistes [Réplique #068]. Bien que l’antispécisme soit cohérent, il est un idéal philosophique difficilement applicable car nous sommes conditionné·e·s, nous avons nos préférences, nous sommes biaisé·e·s…

L’expérience de l’immeuble en feu
Il nous est souvent proposé l’expérience de pensée suivante pour tester notre antispécisme :

Un·e enfant et un chien sont dans un immeuble en flamme. On ne peut en sauver qu’un·e. Qui sauve t-on ?

Cette expérience n’est pas suffisante pour tirer une conclusion. Il y a plein de raisons différentes de choisir l’enfant :
– Potentiel à vivre plus vieux.
– Potentiel à causer plus de chagrin s’il meurt
– Potentiel à sauver des chiens d’immeubles en feu une fois grand
– Etc.


Il faut donc tester plusieurs autres contextes pour pouvoir tirer une conclusion :
– Personne âgée VS chien
– Dictateur vs chien
– Enfant inconnu VS son propre enfant
– Dictateur enfant VS chien
– Personne âgée VS chiot
– Enfant inconnu VS son propre chien
– Etc.


Le critère de l’espèce n’est donc pas ici nécessairement celui qui oriente le choix. En effet selon ce seul critère aucun choix n’est possible. Pour qu’un choix soit considéré meilleur qu’un autre, il faut que ses conséquences soient différentes selon les critères de la morale choisie. Or les intérêts à vivre sont déterminés par un ensemble de facteur dont l’espèce n’est qu’un parmi d’autre.

Pour finir, nous sommes spécistes malgré tout. La plupart d’entre nous choisira l’enfant plutôt que le chien. Plus nous nous sentons proches d’un individu, plus notre empathie envers lui sera grande. Ce principe de similarité a été démontré en psychologie sociale, en ce qui concerne les relations entre les humains ou celles des humains avec les animaux ¹. Mais il a également été montré que si «l’intensité de notre empathie suit l’ordre de la proximité phylogénétique» ², les militants de la cause animale, qui sont plus informés que la moyenne des gens sur la physiologie animale, sont capables de corriger ce biais de similitude physique en attribuant des facultés de sentience à des animaux auxquels nous ne les attribuons pas intuitivement ³. Ces réflexes sont inconscients et, en tant qu’antispécistes, nous essayons d’en prendre conscience et de les désarmer. Le fait que nous ne soyons pas antispécistes jusqu’au bout des ongles ne retire rien à la logique antispéciste ou à notre à notre volonté de l’être.

b. Les animaux proies

Une de ses manifestations les plus évidentes consiste à négliger les intérêts des proies en les considérant comme un moyen permettant de conserver l’écosystème plutôt que des individus étant une fin en soi. C’est une forme de spécisme soutenue par un appel à la nature. Vous pouvez retrouver le raisonnement complet à la Réplique #059.2

C’est dans cette même logique que nous acceptons de nourrir les animaux dits “de compagnie” avec d’autres animaux. Bien que ce puisse être un impératif pour l’animal en soi, cela ne signifie pas que ce soit souhaitable. Vous pouvez retrouver le raisonnement complet dans la description de la Réplique #015L’antispécisme défend donc les intérêts donc de tous les êtres sentients intégrant ainsi les animaux dits “nuisibles”, “de compagnie”, ou ceux désignés comme étant “des proies”… Et en excluant les êtres humains, car leurs oppressions sont la conséquence d’autres idéologies que le spécisme (voir plus bas). Cela ne signifie pas que l’intérêt des êtres humains doit être négligé. Dans l’article sur La Supériorité nous avions abordé cette question plus en détail.

Il est difficilement possible d’appliquer à 100% un principe théorique mais cela ne veut pas dire que le principe pose problème.

3. Les non opprimé·e·s

a. Les dommages collatéraux

Comme nous l’avons dit, être végane à 100% est impossible [Réplique #041]. Les produits nécessaires à notre survie sont connectés de près ou de loin à la mort d’animaux. Notre agriculture utilise des intrants animaux, les forages pour trouver du pétrole tuent des animaux marins et terrestres, la construction de routes, bâtiments, la création de champs… détruit les habitats, les transports qu’ils soient terrestres, aériens, ou aquatiques tuent également des animaux. Cependant, les animaux ne sont pas tués parce qu’ils sont des animaux. Ils sont tués parce qu’ils sont sur le chemin de l’accaparement des ressources (voir la chronique #3, à sortir dans une semaine sur Nonbi-Radio). On ne tue pas les orangs-outangs parce que ce sont des orangs-outangs, mais parce qu’on veut raser les forêts pour créer des champs, comme on le fait pour certain·es habitant·e·s humains de la forêt amazonienne par exemple.. On ne tue d’ailleurs pas que les animaux de cette espèce et on ne plante pas que de l’huile de palme. Le problème ne vient donc pas dans ces cas du spécisme mais d’autres oppressions. Il est donc important de rappeler que le véganisme est un mode de vie qui exclut l’exploitation et le meurtre des animaux mais n’est pas un synonyme d’éthique. Il n’est pas une fin en soi. Dans une logique antispéciste, il n’est qu’un moyen et un principe de cohérence. Considérer que la mort involontaire ou accessoire d’un animal lors de la production d’un produit le rend non végane rendrait l’outil de lutte qu’est le véganisme non viable et incohérent, car la position politique qui l’accompagne serait occultée.

Végane ne veut pas dire éthique [Réplique #066]. Confondre ces deux termes occulterait la frontière de classe qui dissocie les êtres victimes de spécisme et les êtres humains. Cela conduirait aussi à amalgamer des causes distinctes, et affaiblirait le rapport de force entre le spécisme et l’antispécisme.

b. Les animaux humains

Dans l’application, l’antispécisme vise à libérer les êtres victimes du spécisme. Cela n’inclut donc pas les êtres humains. Une des applications de l’antispécisme est le véganisme, qui consiste à refuser tout produit issu de l’exploitation des animaux et/ou de leur mise à mort.
Les êtres humains ne sont pas exploités et tués parce qu’ils appartiennent à l’espèce humaine mais par racisme, sexisme, validisme, capitalisme… Vous pouvez retrouver le raisonnement complet à la Réplique #025.

4. Conclusion

Oui, l’antispécisme a des limites. Que ce soient celles qui permettent de délimiter le concept ou celles qui le limitent dans la pratique. Cela ne fragilise pas sa pertinence et sa justesse dans l’optique de minimiser les souffrances et maximiser le bonheur. Il est important de garder à l’esprit que le mouvement de libération des animaux est politique et vise à faire changer les mœurs avant tout ; les lois, et les pratiques. Ce n’est pas un principe de pureté individuelle. Ce n’est pas non plus l’aboutissement de la convergence des luttes. Les mouvement de libération humaine sont des luttes séparées qui ont leurs modalités et leurs outils. Toutes ces luttes doivent se compléter et non s’absorber. Les oppressions découlent des mêmes facteurs mais prennent des formes différentes.

Il n’y a qu’un combat mais il y a des fronts. Si l’antispécisme ne s’occupe que des animaux victimes du spécisme, les antispécistes cherchant à maximiser le bonheur et minimiser les souffrance défendent les intérêts de tous les êtres sentients, humains ou non.

1 et 3 : S. Plous [1993]2 : M. Gibert [2015], p. 116 se référant à M. A. Harrison et A. Hall [2010].

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commentaire d'un déconfiné
commentaire d'un déconfiné
15 mai 2020 6 h 55 min

Bonjour, Votre article est intéressant, voyant une position intelligente et cohérente, qui cherche un idéal de justice et de bien en dépit des faiblesses humaines, cela me rappelle la religion. Il me semble intéressant de mettre en parallèle les différentes hiérarchisation du vivant, c’est pourquoi je propose celle de ma religion qui même en tant que construction sociale selon un point de vue différent du mien peut se révéler utile à des personnes non coreligionnaires dans leur réflexion sur la hiérarchisation des individus. Je me considère ni comme spéciste ou antispéciste mais un comme un croyant monothéiste et dans mon… Lire la suite »