Le déterminisme

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Sommaire

  1. Introduction
  2. Prise en compte du déterminisme dans la lutte
  3. Définitions
  4. Déterminisme, liberté et… physique quantique
  5. Critique du libre-arbitre quantique
  6. Le prix de la liberté : le déterminisme

1. Introduction

Aujourd’hui nous allons nous pencher sur une approche du réel qui nous semble pertinente et qui s’appelle le déterminisme (soyez rassuré·e·s, il ne s’agit pas d’une discrimination envers les gens déterminés).

Cette idée, nous sommes nombreux·ses à la partager sans savoir la nommer. Elle consiste à dire que chaque événement, chaque objet, chaque comportement, chaque personne, (et tout le reste) est le résultat d’une suite de causes et de conséquences.

En ce qui nous concerne, nous sommes, entre autre, déterminé.e.s par la sélection naturelle, notre génome, les contextes politiques, sociaux et économiques dans lesquels nous vivons, par ce que nous avons vécu, l’éducation que nous avons eu, les gens que nous avons rencontré et même par le taboulé que nous avons mangé ce midi ou celui d’il y a 6 ans, surtout si vous le mangez aujourd’hui…

Tout cela n’a rien de mystique bien au contraire. Si nous prenons l’exemple du jet d’un dé à 6 faces qu’on lancerait sur une table et dont le résultat serait 1, il n’y a rien qui soit lié au hasard. (Sauf si l’on considère que le hasard soit le terme qui désigne une ou plusieurs variables inconnues, comme la vitesse du vent).
Si nous connaissions tous les facteurs qui déterminent le dé (loi de la gravitation, masse, résistance de l’air, force du lancé, direction initiale, hauteur de la chute, matière de la table, forme de la table, matière du dé, forme du dé…) nous pourrions donc connaître l’endroit de l’impact ainsi que la face du dé qui sera vers le haut. C’est à dire le 1.

Dans les même conditions, le dé donnera toujours le même résultat, on dit alors que ce résultat est nécessaire étant donné les conditions initiales. Une autre manière de se représenter la nécessité du déterminisme est le voir le déroulement de l’univers comme un film que l’on pourrait rembobiner : si on le lance à nouveau il se déroulera exactement le même scénario. La nécessité du déterminisme implique qu’il n’y a qu’un seul passé et qu’un seul futur. Futur qui lui même est déjà “déterminé”, même si personne ne le connait ou ne l’a prévu ou organisé (comme un Dieu tout puissant qui déciderait de notre destin). Le concept de “futur possible” n’est alors pas une réalité physique, mais seulement une représentation humaine, due à notre ignorance des causes et des lois qui constituent l’univers, mais malgré tout utile pour prendre son parapluie au cas où …

2. Prise en compte du déterminisme dans la lutte

Mais quel rapport avec l’animalisme me direz vous, possiblement déjà passablement énervé·e·s par nos élucubrations métaphysiques ?

  • Lorsque nous jugeons un individu ou ses actes et lui reprochons de ne pas être ou avoir agi différemment de ce qu’il a fait, nous sommes irrationnel·le·s. Il ne pouvait tout simplement pas en être autrement, c’est aussi raisonnable que de reprocher à votre évier de s’être bouché. Les gens n’ont pas le choix d’être ce qu’ils sont. S’ils font des choix, il ne choisissent pas autrement que de manière déterminée : des options possibles il n’y en a en réalité qu’une, les autres étant des illusions. Si les gens font des choix, ils ne choisissent pas les facteurs qui déterminent leur choix. En l’occurrence les gens acceptent l’exploitation animale en raison d’un conditionnement dû à la société spéciste, ou éventuellement d’une empathie non-existante comme c’est le cas chez les psychopathes. Dans cette optique le gens ne commettent pas des fautes, que l’on pourrait ou non excuser, et expliquer un comportement ce n’est pas le justifier, le présenter comme souhaitable ou acceptable (comme nous le disait un certain premier ministre “socialiste”). Voilà pourquoi culpabiliser de manière violente, insulter, agresser, juger… n’est pas pertinent.
  • En revanche, en tant que militant·e·s animalistes, nous sommes des facteurs déterminants de leur changement potentiel. Il s’agit donc pour nous de comprendre les causes des comportements des gens afin d’influer efficacement sur eux, plutôt que de s’indigner, se moquer ou les haïr. Cela vaut également pour nos camarades qui peuvent parfois nous taper sur le système, lorsqu’iels se montrent agressif·ve·s ou insultant·e·s envers les spécistes ou envers d’autres antispécistes. Il sera alors plus sage de comprendre le système qui engendre ces comportements, les causes culturelles, comme la compétition, afin de tenter de dépasser notre énervement et de reprendre une démarche pédagogique plutôt qu’une logique d’affrontement stérile. Cela vaut aussi pour soi, se blâmer, ressasser des remords ou s’en vouloir sont des modes de pensée irrationnels. Là encore essayer de comprendre les causes de nos actions est la seule chose qui nous permettra de progresser vers l’idéal que nous avons de nous même.
  • Il nous parait raisonnable d’accepter que les gens ont besoin de passer par certaines étapes, d’être influencés par divers facteurs, différents selon les cas, les parcours, éventuellement les génotypes, etc, pour être sensibilisés à la cause animale et devenir antispécistes. Il s’agit donc d’observer, de chercher à comprendre et de tenter d’agir, à la manière d’un expérimentateur, sur une situation. À ce titre nous appelons de nos vœux toute démarche qui permettra de rendre le militantisme plus scientifique et donc plus efficace : étude en psychologie, en sociologie, en communication, etc. Si vous en connaissez n’hésitez pas à nous en informer.
  • Même si tout est déterminé, n’oublions pas que nous ignorons une grande partie de la chaîne de causalité. Ainsi, il ne faut pas être fataliste et garder espoir car nous ne savons pas de quoi demain sera fait.
  • Fixer des objectifs, des stratégies et des moyens d’actions réalistes. C’est par exemple ce que fait actuellement L214 en fixant comme comme objectif intermédiaire l’abolition de l’élevage des poules en cage (vous pouvez signer ici l’initiative citoyenne européenne), ou pour le collectif ORA Organisation pour le Rassemblement Antispeciste l’interdiction des animaux dans les cirques, mais en visant toujours l’abolition de l’exploitation animale (#welfarismeetablositionnismesortezdeloctogone). Cette stratégie permet d’avancer, certes lentement mais plus sûrement, et ainsi de conserver les militant·e·s mobiliser en obtenant régulièrement des récompenses et des gratifications qui renforcent et encouragent les comportements militants. En effet nous devons tenir compte de notre propre fonctionnement, de notre manière d’apprendre, pour envisager de manière réaliste notre lutte. Les militant·e·s ne sont pas et ne peuvent pas être des martyrs héroïques, austères et purement désintéressé·e·s. Ce sont des êtres humains qui ont besoin d’obtenir des conséquences positives de leurs actions pour les effectuer à nouveau. Pour plus de précision sur ce sujet vous pouvez allez lire des choses sur le militant animaliste Henry Spira et sa méthode, comme le livre « Théorie du tube de dentifrice » que Peter Singer lui a consacré.

3. Définitions

Il est possible de distinguer entre :

– Le nécéssitarisme ou déterminisme métaphysique affirme que tous les phénomènes, comme le jet d’un dé, s’enchaînent implacablement selon le principe de causalité, et ainsi que le déroulement des événements ne peut avoir lieu que d’une seule manière, sans aucune rupture dans l’ordre des déterminations. Ici c’est l’univers qui est déterministe, on affirme sa nécessité est indépendamment du fait qu’on soit capable de prédire effectivement son déroulement. Il s’agit donc d’une croyance qui contient une part certaine d’irrationalité lorsqu’elle est dogmatique. Il se pourrait en effet très bien que des événements aient lieux sans aucun rapport avec ceux qui les ont précédés, qu’ils ne soient la conséquence d’aucune cause mais arrivent “spontanément”. En toute rigueur on doit donc seulement affirmer que la nécessité de l’univers est possible, ce qui est un comble !

– La calculabilité ou déterminisme pratique :
Ici on considère comme déterministes les événements qui peuvent effectivement être prédis selon les lois scientifiques. Ce sont alors ces seuls événements ainsi que les lois qui les décrivent qui peuvent être dit déterministes. Le jet du dé n’est dit déterministe que si on peut effectivement le prévoir en pratique. Cette utilisation du terme est plus prudente car on ne s’avance pas sur la nature des événements que l’on ne peut pas connaitre ou décrire. Cependant la démarche de la science repose généralement sur l’hypothèse du nécessitarisme, qui implique la calculabilité au moins en théorie de tout les événements. Dans les faits, la calculabilité est possible pour certains systèmes de phénomènes limités, on parle de déterminisme régional.

Différents problèmes probablement insolubles, comme l’imprécision avec laquelle nous connaissons les conditions initiales de ces systèmes, nous empêchent de prédire certains événements autrement que de manière plus ou moins probable.

4. Déterminisme, liberté et... physique quantique

Vous pensiez avoir traversé le plus dur ? Armez vous d’un objectif macroscopique parce que nous allons fendre de la kératine capillaire en quartier, autre façon de dire qu’on va couper les cheveux en 4. La physique quantique est souvent convoquée dans la discussion au sujet du déterminisme, car ses lois sont indéterministes : elles ne permettent de prévoir les événements que de manières statistiques ou probables. Selon l’interprétation majoritaire cette impossibilité du déterminisme pratique serait due à la fausseté de l’hypothèse nécessitariste : en réalité les événements ne se succéderaient pas selon l’implacable principe de causalité.

Il subsisterait au contraire une certaine spontanéité aléatoire qui surgirait sans pouvoir être prévue par les lois physiques. Celles-ci restent cependant capables de saisir une certaine régularité des événements et de décrire statistiquement leur évolution.Selon certains discours, étant donné les événements macroscopiques, comme la décision de manger ou du houmous ou du gravier, sont en réalité composés de phénomènes microscopiques quantiques non-déterministes, il est impossible qu’ils soient soumis à la nécessité et donc déterminés par des lois strictes. Ouf ! On ne peut plus ranger les gens dans des cases et les enfermer dans ces horribles lois qui déterminent leur futur. Les individus conservent une certaine spontanéité, une capacité d’agir de manière imprévisible, spontanée,… libre ?

5. Critique du libre-arbitre quantique

En effet le véritable enjeux pour ceux qui convoque ainsi la physique quantique est de défendre la liberté humaine face au danger du déterminisme scientifique, et la carte de crédit de la science est ici utilisée contre elle-même: la science aurait prouver son impuissance à prédire les événements, et donc les comportements humains. Sauf qu’il faut bien reconnaître plusieurs choses :

  • que l’on ne sait que très rarement de quoi on parle quand on sollicite ainsi des principes de physiques quantiques.
  • L’objectif de l’opération apparaît clairement, car ce ne sont pas l’imprévisibité de tous les phénomènes qui est envisagée comme conséquence des lois quantiques, mais seulement celles qui concerne les choix des humains, leur libre-arbitre. Cette croyance au libre-arbitre est passionnément ancrée dans notre civilisation probablement pour différentes raisons : innocenter Dieu du Mal (les fautes sont imputables seulement aux êtres humains qui sont seuls responsables de leurs actions), tirer toute la gloire de nos actes positifs (nous en sommes la seule cause comme l’illustrent les très modestes expressions “je me suis fais tout-e seul-e” ou “self made man”), et justifier le système social en place fondé sur le concept de méritocratie (nos actions et notre réussite dans la vie ne sont que la conséquence de nos choix, rien à voir avec le fait que tu as du t’occuper de tes frères et sœurs au lieu de faire tes devoirs).
  • En réalité quasiment tout le monde préfère le houmous au gravier, ce choix est donc hautement prévisible. Après il faut voir l’assaisonnement…

 

Plusieurs réponses peuvent être donnée à ce supposé libre-arbitre quantique :

  • Sans trop s’avancer sur ce domaine que nous ne connaissons pas autrement que par des ouvrages de vulgarisation, on peut dire que l’indéterminisme quantique est un phénomène qui se limite au niveau microscopique. Il n’apparait plus au niveau des événements observables à l’œil nu. Ceux-ci peuvent aussi être difficiles voire impossibles à prédire, mais pour d’autres raisons.
  • L’hypothèse de la nécessité stricte du monde est métaphysique (au delà de la compétence du champ scientifique) : elle est indémontrable et relève pour cela de la croyance. Néanmoins les événements, aussi bien microscopiques que macroscopiques, sont susceptibles d’une prévision plus ou moins précise, parfois déterministe stricte, parfois seulement probabiliste/statistique. Il semble donc qu’il faille reconnaître une certaine régularité de ce monde, qui n’est pas un chaos aléatoire.
  • Le chaos aléatoire, c’est justement le modèle de la liberté que nous propose ce libre-arbitre quantique. En effet si mon choix arrive de manière absolument aléatoire, je peux faire littéralement n’importe quoi, sans raison, puisque aucun facteur ne peut déterminer mon choix.

 

Mais est-ce bien cela que nous nommons la liberté ? Car ce qui fait qu’un choix est le mien c’est justement que :

  1. J’en sois l’origine, que je sois la cause de mon comportement. Avec le libre arbitre quantique cette condition n’est pas satisfaite, puisque rien ne détermine mes choix : je ne suis pas la cause de mes choix, j’agis sans que « je » ait une quelconque influence sur l’action, en fait il serait plus juste de dire que l’action surgit d’elle-même.
  2. Je sois la seule cause de mon comportement, c’est-à-dire que rien ni personne d’extérieurs ne le détermine. Avec le libre arbitre quantique cette deuxième condition n’est pas non plus satisfaite, puisque rien ne détermine mes choix.

Dans une telle situation il est impossible d’espérer faire des choix qui soient bons pour nous, de s’améliorer de quelque manière que ce soit puisque les événements n’ont pas d’influence les uns sur les autres. Nous n’avons pas d’influence sur nos choix, ni sur le monde dans lequel les événements surgissent eux aussi aléatoirement. Il n’y a pas de sens alors à récompenser ou punir quelqu’un·e pour modifier ses choix. La notion de responsabilité qui justifiait cette liberté radicale de l’être humain devient donc en réalité vide de sens : il ne sert à rien de sanctionner une personne qui n’est pas la cause de ses actes, car elle ne peut pas les modifier dans l’avenir. Si la liberté quantique existe réellement alors nous ne sommes pas la cause de nos choix, ce qui est assez peu satisfaisant pour une théorie de la liberté humaine.

6. Le prix de la liberté : le déterminisme

Donc pour que nos choix soient libres nous devons admettre que nous en sommes au moins partiellement la cause, et donc qu’un déterminisme métaphysique lui aussi potentiellement partiel est à l’œuvre dans le déroulement des événements. Et si nous admettons que nos choix conscients aient des effets sur nos actions qui s’exercent sur le monde physique, nous devons également accepter que la matière et l’esprit agissent l’un sur l’autre, qu’ils font partie d’une même chaîne de causalité. Selon nous, les événements mentaux n’agissent sur le monde que parce qu’ils sont eux même fondés sur un substrat physique (neurones, engrammes) qui est pris dans une chaîne causale dont il n’est qu’un maillon.

Alors le monde extérieur est aussi très probablement au moins en partie la cause de nos représentations mentales, et donc de nos actes. La liberté radicale qui réclame que nous soyons leur seule cause est donc un mythe, nous ne sommes pas le premier élément d’une chaîne causale, s’arrachant du néant par la force de sa volonté miraculeuse. Nous sommes donc déterminé·e·s par les contextes sociaux, comme l’idéologie spéciste par exemple.

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